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4 septembre 2023

Philippine González et Morillon Avocats (SÉRIE LIMITÉE)

Philippine González et Morillon Avocats (SÉRIE LIMITÉE)

Vous êtes écrivaine et éditrice, nous aimerions que vous nous parliez un peu de votre parcours dans le monde du livre, qui est un vaste univers où ont

Vous êtes écrivaine et éditrice, nous aimerions que vous nous parliez un peu de votre parcours dans le monde du livre, qui est un vaste univers où ont lieu des expériences fort intéressantes. Comment êtes-vous arrivée dans ce monde ?

J’y suis atterrie par amour des livres, ce qui en l’occurrence est un principe de raison suffisante. J’ai fait des études de journalisme parce que j’aimais écrire et plus tard j’ai obtenu un doctorat en littérature comparée. Par la suite, j’ai travaillé au service communication d’une fondation puis en tant que créatrice de meubles, explorant toujours de nouveaux domaines, jusqu’au moment où j’ai décidé de m’accorder un peu de temps pour voir si je pouvais avoir une « carrière littéraire ».

En 2012, un éditeur a publié mon premier roman et depuis, je n’ai jamais cessé d’écrire et de publier. Ce même amour des lettres s’est élargi, et je suppose que c’est à cause de ce désir d’explorer que je suis devenue éditrice en 2014. Plus tard, j’ai ouvert une librairie à Madrid qui a fonctionné pendant près de cinq ans. Je peux donc dire que je consacre ma vie à la littérature, pour mon plus grand bonheur.

La lecture est le point de départ et la cause de ce qui a eu lieu par la suite. Et je conçois tout à fait d’arrêter d’écrire ou d’éditer, mais certainement pas de lire. La lecture est la source qui donne naissance à tout le reste et j’entends par là mes études, ma thèse de doctorat, l’écriture, mon passage dans le monde des librairies et de l’édition. Comme le dit Jorge Comensal, auteur de notre maison d’édition, – je cite le titre de son brillant essai – certains d’entre nous sommes des accros des lettres, on n’y peut rien !

Parmi les livres d’enfance, il y avait les histoires de cette fille espiègle nommée Sophie, de la Comtesse de Ségur, Enyd Blyton, les bandes dessinées Spirou, Tintin, Astérix, Zipi et Zape ou Mafalda. « Vendredi ou les limbes du pacifique », de Tournier ou « Le lion » de Joseph Kessel sont deux livres qui m’ont particulièrement marquée, et me donnaient envie de vivre ces aventures. Et les recueils de contes des Grimm et de Hans Christian Andersen qui étaient des livres reliés en cuir gravé de lettres dorées. Puis j’ai découvert Marcel Pagnol et je suis tombée amoureuse des personnages de « La gloire de mon père » et « Le château de ma mère ». Puis ce fut Camus, dans son intégralité. Et « L’Amant » de Marguerite Duras, un roman qui m’a révélé tant de choses ! Et le réalisme français ; je me souviens notamment du plaisir que m’a procuré la lecture de la saga Rougon-Macquart de Zola et « Le rouge et le noir » de Stendhal, fabuleux ! Et « Madame Bovary » m’a fait adorer l’écriture comme métier. Le recueil de poèmes «Les Fleurs du Mal» de Baudelaire m’a bouleversé lors d’un voyage en bus qui m’a semblé bien court. Puis je suis passée aux écrivains russes, dont je suis toujours mordue.

Quant à la littérature en espagnol, j’y suis venue plus tard, sauf pour les livres qu’il fallait lire en cours et qui me semblaient généralement ennuyeux et désuets : était-ce la faute du professeur ? Je ne sais pas… À la fac, j’ai entrepris ma propre formation avec Cela, Baroja, Gómez de la Serna, Ramón J. Sender. Vargas Llosa m’a permis la transition entre les auteurs d’Amérique latine et d’Amérique du Nord. De toute évidence, « La cité des chiens » représente un tournant dans mon éducation littéraire ; j’ai décidé de lire toute l’œuvre de « ce Péruvien » et j’ai consacré ma thèse de doctorat à sa littérature, qui faisait l’union magique avec mes bien-aimés Balzac, Flaubert, Hugo et Balzac, en raison de l’évidente synchronie qui existait entre eux. Voilà plus ou moins mon parcours géographique à travers les lettres.

Parmi mes dernières découvertes, il n’y a pas de livres qui m’ont « marquée » comme d’autres l’ont fait à d’autres moments de ma vie. Je crois que je lis avec plus de sérénité. Il y a des jours où une phrase, un paragraphe, un poème ou un essai interrompent ma lecture, me remuent, me font réfléchir. Je ne prétends pas qu’un livre m’éblouisse ou change ma vie, mais qu’il m’apprenne ou me divertisse et nombreux (et variés) sont ceux qui y parviennent. J’ai aussi appris à laisser tomber la lecture quand elle ne m’apporte rien, ou très peu. Cela étant, il y a une exception : Don Quichotte que j’ai véritablement lu il y a onze ans maintenant ; je l’ai fait avec un plaisir que je ne retrouvais plus dans un livre depuis bien longtemps et cela m’a émerveillé. Tout ce qu’on peut dire sur ce livre a déjà été dit par d’autres, c’est pourquoi je me limiterai à ajouter qu’en ce qui me concerne, il alimente ma foi en l’être humain et en la Littérature (et s’il vous plaît, laissez la majuscule) .

Comme je l’ai dit, j’aime explorer la vie et je le fais aussi à travers l’écriture. C’est pourquoi mes sujets sont très variés. Je ne fais pas partie de ces auteurs qui circonscrivent l’écriture à ce qu’on pourrait appeler des « thèmes circulaires », ce qui génère sans doute de la bonne littérature. Je ne cherche pas non plus à revendiquer des idées à tout prix dans mon écriture. J’écris avec effort à cause du travail que cela implique, mais avec un grand plaisir. En tout état de cause, j’écris plus sur le thème de la famille car c’est un sujet qui m’intéresse et il y a un fort sentiment « d’appartenance » dans ma vie ; je procède de familles nombreuses et j’aime observer les comportements et les relations qui s’établissent entre les membres, disons que je suis très proche d’une grande variété d’archétypes et de figures libres. Mais j’ai aussi écrit sur le terrorisme, les voyages ou la maternité. En tout cas, si nous nous en tenons à ce que disait Borges, il n’y a que quelques sujets sur lesquels nous écrivons depuis le début de l’humanité. Je suppose que nous ne faisons que les repenser et les réécrire à partir de notre expérience et de notre relation au monde. Dans mon cas, je dirais que lorsque j’écris, j’explore le monde et je m’explore moi-même. Je cherche à expliquer les choses.

Ce label est né en Cantabrie, dans le village où vit ma famille. Nous y organisons depuis de nombreuses années des Rencontres Culturelles, dirigées par l’éditeur Fernando Gomarín. Grâce à lui je me suis rapprochée de cette activité. Nous avons commencé par publier quelques-unes des conférences qui étaient lues là-bas, dans le jardin familial, et j’ai été gagnée par la fièvre de l’édition. J’ai alors décidé de créer la maison d’édition pour publier des auteurs de fiction contemporains ainsi qu´une collection d´essai en langue espagnole.

C’est vrai qu’il y a un pourcentage de citoyens qui ne lisent jamais un livre. Mais j’aime mettre les choses en perspective et me placer dans cette équation. Il y a beaucoup de choses que je ne fais pas ou ne sais pas faire : jouer d’un instrument, développer des formules mathématiques, enseigner la physique quantique, défendre un innocent en Cour de justice… toutes ces choses sont très utiles, importantes et nécessaires. Parfois, ceux qui appartenons à l’univers du livre pouvons sembler un peu arrogants. Il est vrai que la lecture apporte beaucoup, mais en plus de divertir elle est très exigeante aussi. Et il y a bien d’autres choses dans la vie qui peuvent divertir, ou qui sont très exigeantes et dont les effets sont bons pour soi et pour la société. Nous ne faisons pas tous la même chose.

Mais ceci étant, je crois aux bienfaits de la lecture et j’aimerais que ceux qui conforment ce 31% essaient de se rapprocher des livres pour voir si, par chance, ils y trouvent du plaisir. Mais cela semble improbable. Donc, je pense que ce serait bien que les 60% restant lisent plus et, si possible, se rapprochent des livres que le marché qualifie « d’exigeant ou de difficile ». La lecture est aussi un exercice, et comme dans les jeux vidéo, on peut dépasser des étapes et atteindre des niveaux supérieurs. C’est un défi qui demande des efforts.

Je n’ai rien contre les best-sellers, ou les romans d’espionnage et les romans d’amour et de luxe, mais il serait bon que davantage de lecteurs fassent l’effort de lire quelque chose qui, en plus d’être divertissant, présente une qualité littéraire légèrement supérieure. Pourquoi ? Parce qu’il y a un type d’écriture qui nous aide à penser et à penser différemment. Ce n’est pas bon ou mauvais. Tout simplement c´est comme ça. Mais il ne fait aucun doute que la littérature quand elle est bonne, en termes d’écriture, est riche en nuances et en propositions. Et cela élargit notre langage ; par conséquent, cela nous fournit une meilleure connaissance et je pense que personne ne peut nier que le savoir est invariablement une bonne chose.

C’est une production de qualité. Il n’y a aucune objection à cela. D’abord, en analysant le livre en tant qu’objet, nous sommes devenus une référence en design éditorial. Mais il y a aussi un élément important et c’est que nous avons une fraternité avec l’Amérique latine qui permet que des auteurs de ce continent viennent enrichir notre scène éditoriale et littéraire, ce qui enrichit aussi notre langue. Et vice versa. Enfin, je dirais que l’on fait beaucoup de traduction, et qu’elle est bien faite.

Je n’ai encore rien lu écrit par un programme d’Intelligence Artificielle. Je sais qu’avec cet outil (et n’oublions pas que c’est un outil au service de l’humain) des livres ont déjà été écrits. Et qu’ils travaillent à les perfectionner de plus en plus. Quant à savoir s’il serait sensible à la critique, je ne pense pas qu’un système puisse être « sensible » de manière « humaine ». Je ne sais pas comment un algorithme peut se sentir mal d’être critiqué. Mais, j’insiste, je connais peu ce sujet, et c’est précisément pour cela que j’ai commandé un essai sur le Techno-humanisme et l’IA à Pablo Sanguinetti, un spécialiste du sujet. Il sortira en juin prochain et traitera de tous ces sujets auxquels l’IA nous confronte, ainsi que de son rôle dans ce que nous entendons par création et art.

La littérature a été et est un grand dialogue qui sert de catalyseur pour canaliser les préoccupations et les aspirations de la société. Ce qu’elle ne doit pas faire, c’est se taire, ne rien dire. C’est là le problème car quand cela s’est produit, cela nous a conduit au pire. De quoi doit-on nous parler ? La mémoire parle, écrivait Nabokov. J’aime bien ce titre qu´il donne à son autobiographie, car il utilise deux très beaux mots : « Parler », ce que fait l’écrivain quand il raconte, et « mémoire » qui est associé à l’idée du passé, mais que je rattache aussi au calme, au calme de la parole posée.  La réflexion est inhérente à 90% de l’écriture, je n’ai aucun doute que de très bons livres peuvent être écrits à partir de la hâte, de la rage, de l’immédiateté ou d’un état d’illumination transitoire, mais mon expérience me dit qu’ils tournent généralement mal et qu’il y a peu de génies qui y parviennent.